Le travail d'Éric Aubertin s'est considérablement transformé au cours des dernières années, un bond trop étendu entre les remises en question qui l'ont ponctuées en confondrait plus d'un. Un élément seulement pourrait apparaître comme une évidence, le collage, mais cela suffit-il? Logique et rythmique font davantage concurrence à l'apparente constance du médium. Le collage, comme l'aurait été la peinture ou la sculpture, n'est qu'un prétexte. Et si on parlait du reste… À savoir, de choix, de méthode, de couleur comme de chiffre. Éric Aubertin: collagiste vraiment?

De la série Magazines Life à celle de Lignes et Bordures, en passant par Tape art et Ornementations, le papier a fait place au ruban, les constructions plutôt narratives quant à elles ont été délaissées pour la couleur. Ce qui se voulait d'abord être un clin d'œil moqueur aux conventions populaires, à la zizanie médiatique, s'est progressivement transformé en un jeu optique de la couleur sur la surface, sans oublier un intérêt marqué pour la lumière. Aux minutieux coups de ciseaux, Éric Aubertin a préféré la manipulation tout aussi contrôlée de rubans adhésifs. Il introduit même dans ses plus récentes compositions des adhésifs phosphorescents. La rigueur quant à elle demeure la même, les traits comme le calcul sont précis, les conditions de production n'ont donc apparemment pas tant changé.

S'adonnant désormais au 'tape art', il laisse autant de place à l'improvisation des formes qu'à la rythmique étudiée des couleurs, s'il est possible d'être à la fois stricte et permissif, c'est vraisemblablement l'objectif qu'Éric Aubertin s'est fixé. Avec Lignes et bordures, il numérote chacun des joints apparents du support de ses tableaux, puis par un système arbitraire il détermine ensuite les lignes maîtresse qui diviseront la surface de chaque oeuvre. Ces lignes servent de gabarits qui, une fois établis, dictent la totalité du collage. Une fois enclenché, le mécanisme est irréversible, la logique qu'il impose est la seule règle. L'artiste choisit une marche à suivre aléatoire, drôle de paradoxe que le choix du hasard.

En développant une méthode de travail comparable à l'automatisme ou plus encore à l'improvisation, Éric Aubertin s'est libéré de la censure qui prévalait dans ses séries plus anciennes, où chaque coup de ciseaux, chaque manipulation, souffrait d'un jugement parfois trop calculé. C'est donc à une lutte singulière que s'adonne Éric Aubertin; comment trouver l'équilibre entre le désir d'une maîtrise absolue du médium et celui d'une composition aussi autonome et libre que précise?

Émilie Renaud-Roy


 

Étrange univers




Étrange univers… Objets bizarres, procédés barbares, assemblages saugrenus aux emplois ésotériques, utilisés par des gens improbables aux motivations troubles, évoluant en des sites incongrus dans une agitation incompréhensible… Monde inquiétant mais infiniment familier, navrant même, puisqu’il s’agit du nôtre et que nous trempons dedans depuis notre séjour amniotique.

On nous a appris à marcher, à parler, à savoir nous taire, à faire la part du bien et du mal, à conjuguer et parfois même à penser. On nous a appris beaucoup mais, en revanche, fort peu expliqué. Évidemment, on a posé beaucoup de questions et on nous a toujours trop peu répondu, un parce que sec et acerbe nous tenant souvent lieu du fin mot de l’histoire. Pourquoi ça et pas autre chose? Pourquoi la pluie et non des enclumes en chute libre? Pourquoi une automobile et pas un oeuf dur à pédales? Va savoir, nous disait-on. Parce que.

S’interroge-t-on assez sur le code de déontologie de notre réalité, qui accepte en soupirant l’immonde usuel (haines, cruautés, génocides et maguouilles tout azimut) et s’insurge devant quelque insignifiant écart au sens commun, quelque infime déviance face à la norme admise? Ridicules, ces deux mollusques en froid sur le canapé d’un douillet living room? Obscène, cet enfançon Jésus à tête de vulve? Grotesques, ces fines parties anthropophagiques entre gens de la haute?

Oh que non. Tout bonnement autres. Importés d’un univers parallèle parfaitement légitime, comme autant de douces vengeances à d’urgentes questions trop longtemps laissées en plan. Aux pourquoi? Des m’as-tu-vu qui ont tout lu tout su tout cru, au tour d’Éric Aubertin, l’enfant sage aux ciseaux fous, d’aiguiser ses parce que.

Ce crime d’altérité, ce lèse-majesté à la rectitude quotidienne des êtres et des choses, est trop rare pour n’être pas vigoureusement exposé à la face d’un monde insoutenablement fade - superbe pied de nez, examplaire bras d’honneur à l’ordre par trop martial de conventions.

Osons sortir le chat du sac : Éric Aubertin est un dieu, un petit dieu sans majuscule ni particule élémentaire, un tout petit dieu solo, sans ange pour lui tenir la queue, un obscur tâcheron oeuvrant dans sa modeste échoppe, un démiurge au souffle court à qui sept jours n’ont pas suffi pour breveter l’univers dans sa finalité. En fait, tout en affectant une frénésie de fourmilière, Aubertin ne crée rien.

S’il a le moindre génie, c’est très précisément là qu’il se révèle dans toute sa fulgurance : Aubertin laisse les grands dieux se taper tout le sale boulot. Eux enfantent, se décervèlent à créer, façonnent, pestent, souffrent, élèvent, grognent, détruisent, rejettent et repartent mille fois leur génèse à zéro; lui passe derrière, recueille, recycle, agence et rigole. D’un côté, la grande école des effets spéciaux, nues, glaise, foudre, feu, sang, foutre, scénario hollywoodien à la clé; de l’autre, récup, ciseaux, pot de colle. L’avantage est clair. (Notons au passage cette réflexion antipodique : auterfois symboles de la censure, les ciseaux ont retrouvé avec Aubertin leur fonction originelle : libérateurs de visions. Et c’est ainsi qu’Allah est grand.)

Assez baratiné. Parlon peu, parlons bien, bouclons-la et écarquillons tout grand nos globes oculaires. Butinons de l’un à l’autre tableau, croisés ouverts sur un monde perdu et enfin retrouvé (l’impression des petits hublots qui trouent les palissades ceignant les grands chantiers de construction, félicités des voyeurs). Permettons-nous le doux vertige du conquérant de continents flambant neufs, l’étiquette en sautoir. Abandonnons quelques instant la mocheté de notre goût-du-jour et laissons-nous séduire par l’enchanteur de vestiges, le dompteur de rebuts-rébus, le jongleur de brimborions, l’entrepreneur de ruines en Espagne. Insufflons-nous lentement l’idée que notre réalité n’est qu’une pâle, timide suggestion, l’une des milliards de combinaisons possibles. Supposons que l’état de veille n’est jamais que l’esquisse d’un rêve et que l’esquisse de ce rêve n’est pas moins réelle qu’une réalité brouillonne.

Et demandons-nous bien si la mégalomanie de ce petit dieu ne gagnerait pas à déborder de ses cadres pour nous envahir.

Personnellement, je ne demande pas mieux.

En attendant, il m’arrive de me promener, mains dans les poches, en coupant et collant de l’oeil et du coeur tout sur mon passage.

Des fois les gens me regardent d’un drôle d’oeil.

C’est pas grave, je coupe et je recolle.
Ici et là.

Ailleurs.
Autrement.
Aubertinement.

André Truand